Morin Président !

A bientôt 101 ans, Edgar Morin, ne devrait plus être candidat à rien sinon à trouver un repos bien mérité, repos bien volontiers dérangé par quelques aficionados, intellectuels, chercheurs et autres curieux du monde bousculant ses livres dans les rayons des librairies et des bibliothèques. Pourtant, au milieu de cette campagne présidentielle inédite, qui pour le moment ne ressemble pas à grand-chose, il publie un petit bijou : Réveillons-nous ! chez Denoël.

Pour une fois, il fait court. 63 pages très exactement. Chez lui, c’est une performance, comme si E. Macron réussissait une intervention de moins de dix minutes ! Pour le lecteur un peu habitué à sa littérature, une petite heure de lecture suffira, un peu plus pour les autres et pour tous, de quoi réfléchir des jours, des mois, … Il fait une synthèse sidérante tout autant que sidérale de l’histoire du monde. Chaque phrase est une frappe chirurgicale.

On retrouvera une large partie de son univers, le communisme et le capitalisme ; l’humanisme et les réactionnaires ; le gel de la pensée post Hiroshima et Nagasaki ; l’ordre, le désordre et le chaos qui nous emmènent à la complexité ; la gestion et l’acceptation des contraires ; l’action, la réaction et la rétroaction ; tout y passe, seule la pensée dialogique nous est épargnée dans son concept, ce qui ne l’empêche pas d’être présente entre les lignes.

Et tout cela pour quoi ? Alors que la guerre en Ukraine n’a pas encore éclaté quand il écrit ses dernières lignes, il dépeint la crise du Covid comme la crise ultime. Il nous confirme indirectement qu’une fois le fond atteint, il y a toujours plus profond. Mais la conclusion est magistrale d’utopie. Ce n’est rien de moins qu’un programme tout fait pour le futur président du monde, le monde libre évidemment. Ses dernières pages sont tellement utopistes, qu’elles en deviendraient presque une solution imaginable. On pourrait être dans Dune ; on pourrait penser qu’Edgar Morin abuse du soma[1] d’Aldous Huxley ; on pourrait penser qu’il nous confirme que passé un âge, on retourne à son adolescence et à ses cahiers de rêveries (pas dans les cauchemars dépressifs de la Suédoise).

Les grincheux trouveront toujours les facilités et les raccourcis du texte. Les exégètes s’étonneront de la simplicité du pape de la complexité. J’espère que beaucoup trouveront matière à réfléchir et, pourquoi pas, à analyser les 12 candidatures à notre présidentielle au filtre des quelques lignes de Réveillons-nous !

Quand les listes de courses ont remplacé les programmes, quand les dictateurs jouent à Wargame, quand la chauve-souris nous prive de liberté, quand la myopie est encore plus grave que le Covid, quand on cherche le chemin dans le chaos, n’est-il pas temps de rêver ?  Ça ne coûte presque rien, 12 euros ; ça ne fait pas de mal ; ça se partage facilement ; et peut être qu’un jour, à l’aube d’un jour nouveau, sur la base de ce joli testament d’un homme qui ne peut laisser indifférent, la lumière se lèvera à l’Est. Ou à l’Ouest. Tout sera alors tellement nouveau que toutes nos boussoles devront être reboussolées.

Michel MATHIEU

Paris, le 18 mars 2022


[1] Référence à la drogue légale dans Le meilleur des mondes qui, à forte dose, plonge dans un sommeil paradisiaque.