Introduction à la complexité

« Je crains que le monde d’aujourd’hui par sa diversité, sa complexité, le nombre incroyablement élevé de variables qu’il implique n’ait cessé d’être pensable, du moins de façon globale « . Claude Lévi-Strauss – Le Monde en janvier 1999.

Publié le 15 mars 2019

Résumé en moins de 55 secondes…

Complexité, un thème à la mode.

Nous vivons depuis 30 ans des crises à répétitions, elles sont économiques, sociales, géopolitiques, de valeurs, d’idées ou simplement opérationnelles. Elles ont des noms : Enron, Parmalat, subprime, chômage, climat, Bataclan, … En parallèle de ces crises, des transformations profondes accélèrent le temps : informatisation, digitalisation, mobilité, … Le sentiment d’un monde balloté, secoué, sans cap et à la dérive s’impose aux populations alors que s’annoncent déjà des révolutions du nom de quantique ou neuronal. L’organisation du monde post 1945 semble s’effriter. Les GAFA & co, à grands coups de butoir, contestent aux états la gouvernance mondiale. De leur côté, les grandes puissances semblent rêver de pouvoir de nouveau s’affronter. Vous avez dit complexe ?

Au milieu de ces dépressions, chaos, tempêtes ou tremblements de terre, les entreprises, les institutions, leurs dirigeants et leurs équipes doivent tracer leur chemin. Est-ce plus difficile aujourd’hui qu’hier ? Une chose est certaine, les difficultés sont différentes, plus intenses et s’enchainent plus rapidement. Pour les dirigeants et managers d’entreprises ou d’institutions, le défi est immense et permanent.

Le monde d’aujourd’hui est-il plus complexe que celui d’hier ?

En 2019, est-il plus complexe pour un dirigeant de faire le tri dans le trop plein d’informations à sa disposition que pour son homologue du 19ème siècle de travailler sans les nouvelles technologies ? Aux origines de la stratégie, au 5ème siècle avant JC, quand le général Sun Tzu écrivait son célèbre Art de la Guerre, son univers n’était-il pas complexe quand il devait mener ses hommes à la victoire sans prévisions météo ni cartes topographiques et encore moins de GPS ?

Du temps de Sun Tzu, on attendait l’été pour attaquer et si la récolte de blé avait été mauvaise, on attendait la saison suivante faute de pouvoir nourrir les soldats. L’échelle de temps, n’était pas la même mais les questions de fond restent identiques : qu’est-ce qu’une augmentation du cours du brut sinon un hiver pour beaucoup de business ? Qu’est-ce qu’un lancement de produit raté sinon une mauvaise récolte de blé ?

Qu’est-ce qui caractérise la complexité aujourd’hui ?

Le monde n’est pas plus complexe aujourd’hui qu’hier. Par contre, la question de l’adaptabilité à notre environnement mouvant dans un temps de plus en plus rapide est certainement nouvelle. Les nombreuses incertitudes qui se développent nous font voir de la complexité partout et souvent confondre compliqué et complexe. Nous reviendrons sur ces deux notions.

Dans les articles à venir sur ce blog, nous tenterons également de mieux définir la complexité. Retenons juste pour cette introduction que la complexité d’aujourd’hui oppose de façon brutale le toujours plus au toujours moins : plus de compétitions, plus d’exigences, plus de performances mais toujours moins de risques, moins de coûts et moins de ressources disponibles.

En catalyseur de ces oppositions, il y a le toujours plus vite. Ce rapport au temps est ce qui caractérise la complexité du 21ème siècle.  La réputation de Carlos Ghosn était le produit d’une vie professionnelle entière, il aura suffi de quelques heures d’une information planétaire pour la détruire. Amazon a mis dix ans pour atteindre la taille que Walmart aura mis cent ans à construire.  Le client veut tout et tout de suite, on livre à Paris le dimanche soir un produit commandé en matinée… La @-commande à la vitesse de la transplantation d’organe !  Qu’avait-elle de si vitale ? Rien, juste l’envie…

En chemin pour un management de la complexité.

Les objectifs contradictoires, sont aujourd’hui le cauchemar du dirigeant ou du manager. Il doit présenter et assumer un plan stratégique à 3 ans alors même que l’environnement de la bataille change tous les six mois. Ses tableaux de bord lui donnent tellement d’informations qu’il ne distingue plus, ou oublie, les fondamentaux de son business. Il consomme ses ressources en forces supports toujours plus nombreuses : avocats, contrôleurs de gestion, communicants, chief of wellness at work ou Ethic officer, … et n’a plus les moyens d’alimenter ses vrais combattants. Il faut doper l’action en bourse dès le trimestre suivant alors même qu’il faut investir des fortunes dans la transformation digitale qui paiera, peut-être, dans 3 ans…

Depuis 20 à 30 ans, se développent ainsi des systèmes réellement complexes que les entreprises ont affronté en développant des outils d’une grande efficacité pour produire toujours plus de performances. Par contre, donner du sens à l’action, partager une vision sur laquelle fédérer, conserver un système de valeurs solide semblent de plus en plus difficile. Les trajectoires du temps long, si elles existent encore, ne rencontrent plus celles du temps court. Au profit de la tactique, nous avons perdu de l’intelligence stratégique, vide qui nous handicape face à la complexité. Ce vide devient d’ailleurs un générateur de complexité.

La complexité contemporaine se caractérise par des tensions fortes et nombreuses que notre rapport au temps ne fait qu’amplifier. Manager de telle situations demande aux dirigeants et aux managers d’inventer de nouvelles approches et de d’ouvrir d’autres cartes mentales. C’est ce que nous verrons dans les articles à venir qui permettront d’entrer progressivement dans la compréhension de cette complexité et de trouver les moyens d’y faire face.

Michel MATHIEU

Paris, le 15 mars 2019.